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10 mai 2016 2 10 /05 /mai /2016 23:39

En publiant dans la collection « Folio Histoire » le livre de l’anthropologue britannique Jack Goody, Le vol de l’histoire, les éditions Gallimard mettent à la disposition du grand public un important classique de l’anthropologie comparatiste contemporaine. Le professeur Goody analyse avec brio et finesse les ressemblances et les différences entre les grandes sociétés du continent euroasien et leurs dettes réciproques.

« L’Est est l’Est, l’Ouest est l’Ouest, et jamais ils ne se rencontreront », aimait répéter le grand chantre du colonialisme britannique et le prix Nobel de littérature 1907 Rudyard Kipling. Rien ne pouvait être plus éloigné de la pensée de l’anthropologue Jack Goody, compatriote du célèbre auteur de Kim, qui vient de s’éteindre cette année à l’âge canonique de 95 ans. L'homme s'était fait connaître en produisant une œuvre aussi abondante qu’érudite fondée précisément sur la proximité intellectuelle et historique entre l’Est et l’Ouest et leurs dettes réciproques.

Cette thématique de « dette » chère au professeur Goody, qui a enseigné pendant quarante ans à l’université de Cambridge, est au cœur de son dernier livre traduit en français : Le vol de l’histoire. Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde. « Le vol de l’histoire », désigne pour Goody, l’appropriation par l'Occident de l'Histoire avec un grand «H», conceptualisée à partir des grands moments de son propre passé. Cette approche hégémonique de l'Histoire pose problème puisqu'elle néglige les expériences d'autres peuples. C’est cet européocentrisme auquel Goody s’attaque dans son livre, n’hésitant pas à aller le débusquer chez des historiens européens les plus éminents tels que le sinologue Britannique Joseph Needham , l’Allemand Norbert Elias ou le Français Fernand Braudel.

Dynamisme occidental versus despotisme oriental

Situé à la confluence de l’histoire, la littérature, la sociologie, l’ethnologie et l’anthropologie, cet l’essai passionnant de plus de 600 pages propose une lecture comparatiste de l’évolution civilisationnelle notamment de l’Europe et de l’Asie, en s’arrêtant plus particulièrement sur une série de valeurs telles que la démocratie, le capitalisme de marché, l’individualisme, mais aussi sur des institutions telles que les villes, les universités et des émotions comme l’amour courtois érigés tant dans le discours savant que dans le discours populaire comme mesures de la singularité de la civilisation occidentale.

Or, ce qui pose problème, c'est que ces prétendues « inventions » occidentales, explique Goody, « se retrouvent dans bien d’autres sociétés, du moins à l’état embryonnaire ». Prenons l’exemple de la démocratie. Si le penseur britannique concède que c’est à Athènes qu’est née une certaine forme de gouvernance démocratique dans laquelle les hommes politiques contemporains se reconnaissent, il rappelle que la Grèce n’était pas un cas isolé dans le monde antique. Les consultations populaires étaient courantes dans les sociétés anciennes d’Asie et d’Afrique. Les Ashanti en Afrique de l’ouest pratiquaient une forme de démocratie participative, tout comme les communautés villageoises en Inde. Certains régimes comme celui de Carthage organisaient des élections annuelles. On est loin de la vision populaire de l’Etat de droit à l’œuvre dans une Europe dynamique face à des empires tyranniques (« despotisme oriental ») condamnés à l’immobilisme.

Marx et Weber

Dans un autre exemple consacré au capitalisme, Goody s’en prend, cette fois, à Marx et Weber pour affirmer, avec des exemples à l’appui, que le capitalisme de marché ne date pas de la révolution industrielle. Pour l’essayiste britannique, les méthodes de la production des richesses de la bourgeoisie occidentale n'étaient guère différentes de la pratique des marchands indiens et chinois qui, avec leurs cotonnades et leur porcelaine inondant les marchés, étaient les principaux exportateurs du monde au moins jusqu’au XVIIIe siècle. Et Goody de se demander si, au lieu d’être une pratique de nature différente, le capitalisme contemporain ne pourrait pas se définir plutôt comme « une intensification de l’activité économique et d’autres activités au sein d’un cadre à long terme qui serait celui du développement des villes et des activités de production et d’échange ? »

Ainsi, nombre des phénomènes politiques et sociologiques affichés par l'Occident comme spécifiques à son histoire, se retrouvent, comme le démontre Goody, dans bien d'autres sociétés : ils relèvent d'une histoire commune, plus particulièrement de celle de l'aire euroasienne. L’unicité de l’évolution de cette zone est un des motifs récurrents de la pensée de l’anthropologue britannique. En effet, après ses premiers terrains africanistes dans les années 1950, celui-ci s’est intéressé à l’évolution parallèle en Europe et en Asie des techniques (adoption de la charrue, écriture) et des systèmes sociaux depuis l’Age du Bronze il y a 5000 ans jusqu’à la Renaissance.

Alors que pour l’historiographie classique, la suprématie occidentale s’expliquerait par des causes fondamentales telles que la pensée rationnelle et le christianisme, selon Goody, la singularité occidentale qui date de la Renaissance s’explique par des contingences matérielles tels que « les progrès de l’artillerie et de la marine » et le développement de la culture de l’écrit basé sur la diffusion de l’imprimerie. Or, la poudre à canon tout comme le papier ont été inventés en Chine. Mais qui s’en souvient ?

Par Tirthankar ChandaPublié le 11-12-2015

Le vol de l'histoire. Comment l'Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde, par Jack Goody. Traduit de l’anglais par Fabienne Durand-Bogaert. Collection « Folio Histoire », 2015, 608 pages, 9 euros.

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Published by chineenmouvement - dans CULTURE ET CIVILISATION
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